Interview de José Pablo Estrada Torrescano

Avant que José Pablo Estrada Torrescano ne quitte le Mexique pour Prague pour étudier le cinéma, sa grand-mère lui a demandé de lui faire une promesse, celle de faire un film sur elle.
Pendant ses études à l’étranger, le réalisateur n’était pas certain du sujet de son premier film, mais lorsqu’il a raconté à ses professeurs l’histoire de la vie de sa grand-mère, Maria del Carmen Torrescano, connue de tous sous le surnom « Mamacita », ils l’ont alors encouragé à tenir sa promesse. « C’est à ce moment-là que j’ai vraiment commencé à envisager de faire un film sur elle » affirme-t-il à Ojoloco.
Quelques années se sont écoulées depuis qu’Es­trada Torrescano a passé trois mois à vivre dans l’hôtel particulier de Mamacita. Il en découle un documentaire captivant et personnel, dans lequel le réalisateur navigue à travers sa propre histoire familiale, en dépeignant le portrait passé et actuel de sa grand-mère, une reine au­todidacte de l’industrie de la beauté et des cos­métiques au Mexique.
Dévoilé pour la première fois en 2018 au Fes­tival international du documentaire canadien Hot Docs, Mamacita a remporté un vif succès auprès du public et a embarqué avec elle, dans un voyage émotionnel, les spectateurs de villes internationales comme Munich, Los Angeles, Lima, New York pour ne citer qu’elles. Très en­thousiaste à l’idée de donner la Première fran­çaise à Grenoble, Estrada Torrescano a levé le voile sur certains mystères se cachant derrière la réalisation de son film.

Aviez-vous envisagé de raconter la vie de votre grand-mère, Mamacita, dans le cadre d’un long-métrage de fiction ?
En fait, l’idée initiale était de réaliser un film de fiction sur sa vie. Mais comme j’en savais très peu à son sujet, j’ai décidé de voyager au Mexique pour l’interviewer, elle et ses filles, ainsi que d’autres membres de la famille. Plus tard, j’ai trou­vé que Mamacita était un personnage tellement fascinant, qui disait des choses à la fois si drôles et si intéressantes que je n’avais pas d’autre choix que de la filmer. Bien que sa vie aurait fait l’objet d’un super film de fiction, il aurait été vraiment dom­mage de ne pas voir la vraie Mamacita à l’écran.

Vous avez passé près de 3 mois à vivre avec elle dans son hôtel particulier. Quel a été le principal défi lorsque vous filmiez sa vie quotidienne ?
Je crois que le plus difficile était l’impossibilité de planifier quoi que ce soit. Mamacita n’aime pas être dirigée et nous avons dû nous adapter à tout ce qu’elle voulait. C’est pourquoi nous avons fini par avoir tellement de matière (200 heures de ru­shes). Le plus gros défi a consisté à monter le tout et donner corps à ses conversations et au film.
Comment qualifieriez-vous l’évolution du rapport de votre grand-mère à la caméra, au fil du tournage ?
Dès le premier jour de tournage, nous nous sommes rendu compte que Mamacita était très naturelle devant la caméra. Quelques années au­paravant, elle était habituée à être interviewée, à parler à la radio, à chanter en public, à être pho­tographiée etc., c’était quelque chose d’assez inné chez elle. Elle aimait le fait que l’on soit continuel­lement en train de tourner, ce qui nous a égale­ment aidé à filmer son quotidien.

Au fur et à mesure du film, on découvre plusieurs facettes de sa vie : fille, pe­tite-fille, mère, femme d’affaires et épouse. N’avez-vous jamais eu peur de trop l’exposer ?
Mamacita a écrit sa propre bibliographie dans les années quatre-vingt-dix qu’elle a elle-même publiée. Elle y décrit tous les aspects que vous évoquez.

Il y a des scènes d’une grande franchise émotionnelle entre vous deux. Dans quelle mesure votre relation avec elle a-t-elle évo­lué après cette expérience ?
Pendant le tournage, Mamacita et moi avons réa­lisé que nous avions tous les deux vécu des situa­tions similaires, source de grandes souffrances. Cela nous a permis de mieux nous comprendre mutuellement et nous a beaucoup rapproché. Ça a été une grande surprise pour tous les deux, mais ce qui m’a le plus surpris dans la réalisation de ce film est que j’ai été capable de surmonter des zones d’ombre de mon propre passé. J’ai réussi à pardonner à ma famille et à panser une blessure très profonde. Je suis parvenu à me libérer d’un gros poids.

J’imagine que vous avez recueilli des heures d’interviews et de rushes. Com­ment décririez-vous le processus de mon­tage qui a suivi et qu’en avez-vous retenu ?
En trois mois de tournage, nous avons recueilli 200 heures de rushes. Lorsque je suis rentré en Allemagne, je n’avais plus de financement, donc je combinais plusieurs boulots à la fois. Je m’occu­pais moi-même du montage, du visionnage et de la sélection des rushes sur le peu de temps libre que j’avais. La première session de montage m’a pris 4 heures, au bout desquelles j’ai obtenu 50 minutes de film et grâce auxquelles j’ai décroché une bourse de post-production en Allemagne et j’ai recruté un monteur (Mechthild Barth) qui m’a aidé à terminer le film. On faisait aussi partie d’un atelier de post-production (Dok.Incubator), qui nous a permis de monter le film dans les meil­leures conditions possibles.

Quelle a été sa réaction, une fois le film terminé ?
Après le tournage, la santé de Mamacita s’est considérablement dégradée. Et comme il m’a fallu beaucoup de temps pour monter le film, j’ai va­guement pu lui montrer lorsqu’elle avait 99 ans. Elle m’a reconnu sur les images mais elle ne s’est pas reconnue. Ce qui était un peu triste mais elle était très contente que l’on ait réalisé son film. Au­jourd’hui, Mamacita a 100 ans, elle est en bonne santé et nous devrions pouvoir profiter de sa pré­sence au moins 10 ans encore.

Savez-vous d’ores et déjà en quoi consiste­ra votre prochain projet ?
En ce moment, je ne travaille sur aucun nouveau long-métrage. Je prends des photos, fais de petites vidéos, je travaille comme serveur dans un café, je commence tout juste une nouvelle relation amou­reuse… Je multiplie les nouvelles expériences, que je vais laisser mijoter et qui, probablement, inspireront un nouveau film le moment venu. Je pense qu’il y a un temps pour tout.

Propos recueillis par
Pablo Staricco Cadenazzi
Traduit par Alice Robert